Taser : une stratégie foudroyante

Antoine Di Zazzo n'a pas ménagé sa peine pour parvenir à ce résultat : le pistolet à impulsion électrique de marque Taser équipe désormais la police, la gendarmerie et, depuis peu, la police municipale. Une ascension fulgurante si l'on se souvient que la présentation de cette arme importée de Floride a eu lieu pour la première fois au Bourget en 2003, lors du Salon Milipol consacré à la sécurité.
Depuis, la stratégie de SMP Technologies, le distributeur français du Taser, et de son directeur général, Antoine Di Zazzo, repose sur deux piliers : un lobbying effréné et une activité procédurière hyperdéveloppée.
Taser France a ainsi tour à tour poursuivi devant les tribunaux les organisations des droits de l'homme Amnesty International France, Raid-H, puis le porte-parole de la LCR, Olivier Besancenot, pour "dénigrement de produit" ou "diffamation".
"SAUVER DES VIES"...
Le 11 mars, le juge des référés a débouté l'entreprise de sa plainte contre Amnesty, qui affiche toujours, sur son site Internet, le chiffre de 290 morts aux Etats-Unis depuis 2001, après que ces personnes eurent été touchées par un Taser. Dans "au moins vingt rapports d'autopsie" examinés par ses soins, l'organisation affirme que les autorités judiciaires américaines ont considéré les pistolets électriques comme la "cause directe ou aggravante des décès". Or, sur son site Internet, Taser France ne cesse de communiquer sur le thème de l'arme "qui permet de sauver des vies"... Avec cette argument : en paralysant sa cible, le pistolet, qui envoie une forte décharge, évite au policier de recourir à son arme à feu.
Le 15 septembre, SMP Technologies réclamait 50 000 euros de dommages et intérêts au réseau Raid-H pour avoir évoqué l'image de "gégène" à propos du Taser. Le 20 octobre, ce doit être le tour de M. Besancenot de répondre, devant la même chambre correctionnelle du tribunal de Paris, aux accusations de diffamation. Entre-temps, le 6 octobre, Antoine Di Zazzo a sommé Martine Aubry, par lettre recommandée et huissier, de revenir sur ses propos. La maire de Lille avait déclaré, sur Canal+, qu'elle n'équiperait pas la police de sa ville du fameux pistolet, et repris le chiffre des 290 morts aux Etats-Unis. Joint alors par Le Monde, Antoine Di Zazzo promettait d'aller "jusqu'au bout", en fulminant : "Elle ne manque pas d'air ! C'est quand même le gouvernement Jospin qui a autorisé les policiers municipaux à être équipés de pistolets calibre 38 !"
Changement de décor, et de ton. C'est un homme tout sourire, toujours disponible pour une démonstration, qui arpente tout ce que Paris compte comme lieux de pouvoir, des plus connus aux plus discrets. Antoine Di Zazzo a ainsi lui-même contacté The Kitson, un club issu de la presse anglo-saxonne. Fondé en 2005 par Elisa Kitson, il fonctionne en circuit fermé pour quelques initiés du CAC 40, de la presse et des diplomates. Le principe est toujours le même : confronter deux personnes, comme Marine Le Pen et Tariq Ramadan, lors d'un débat placé sous l'autorité d'un "modérateur". Le 31 janvier 2007, la rencontre a opposé Antoine Di Zazzo à Benoît Muracciole, responsable de la campagne "Contrôler les armes" chez Amnesty France. Bruce Crumley, correspondant en Europe de Time, jouait le rôle d'arbitre. Il se souvient d'Antoine Di Zazzo passant une partie de la soirée debout à s'envoyer de petites doses d'électricité dans la main avec un Taser aménagé. Benoît Muracciole, lui, a eu le désagréable sentiment que son vis-à-vis disposait, dans l'assistance, de "soutiens" : "Il met des gens à lui dans le débat, affirme-t-il, pour qu'ils argumentent dans le même sens."
C'est par un autre club, Wine & Business, créé par Alain Marty en 1991, qu'Antoine Di Zazzo a approché le criminologue Alain Bauer. Dans ce club huppé, où l'on entre uniquement par parrainage, moyennant une cotisation annuelle plancher de 4 900 euros, la présence du distributeur de Taser en France comme invité - il n'est pas adhérent - remonte à juillet 2007.
STARS DU SHOW-BIZ
Alain Bauer se défend d'être devenu un ambassadeur de Taser. Mais il reconnaît volontiers qu'il a suggéré au Haut Comité français pour la défense civile (HCFDC) d'organiser, en avril, un débat au Sénat sur ce type d'arme. Un débat que le délégué général du HCFDC, Christian Sommade, qualifie de "moyen" et qui a vite tourné à l'avantage de Taser, faute de concurrents. Parmi les intervenants figurait Jo Masanet, ancien secrétaire général de l'UNSA-Police, premier syndicat des gardiens de la paix. Antoine Di Zazzo est allé le voir très tôt, il y a six ans, dans son bureau, avec une brochure sous le bras. Depuis, le syndicat apporte son indéfectible concours au Taser, comme en témoignent les six pages qu'il consacre à cette "arme du troisième millénaire" dans son magazine de septembre.
Antoine Di Zazzo n'hésite pas non plus à fréquenter des stars du show-biz ou des personnalités politiques. Il pose en photo avec le député UMP Thierry Mariani dans un récent numéro du magazine pour hommes Balthazar ; ou bien s'affiche, dans un grand hôtel parisien, aux côtés de Caroline Barclay, la veuve d'Eddie Barclay, pour la soirée de lancement du Stoper C2, le 29 mars 2007. Avec ce "Taser light", selon sa propre expression, qui ne nécessite pas une autorisation de port d'arme, le distributeur français vise de nouvelles cibles : médecins, vétérinaires, agents de sécurité. Et, bien sûr, les femmes, "pour se défendre".
Lundi 13 octobre, sur le plateau de Planète Justice, une chaîne du câble, Antoine Di Zazzo assurait, avec l'aplomb du commercial rodé, que "cinq épouses de chefs d'Etat" en étaient déjà dotées.
Source : Lemonde.fr