[E&R] Des centuries noires à Alexandre Douguine : Les constantes et variantes géopolitiques des droites radicales en Russie. Conférence proposée par Christian Bouchet.

Publié le par E&R-Ile de France

pamiat10C’est dans un cadre agréable au Doux Raisin, bar situé dans le Ve arrondissement de Paris qu’a été organisé un nouveau Bistrot Flash le 17 novembre dernier. L’occasion pour Christian Bouchet de revenir sur une famille politique méconnue de l’histoire russe, celle des droites radicales de 1860 à nos jours. Sujet intéressant à plus d’un titre puisqu’il touche à la fois à la question nationale russe et aux formes de gouvernement envisagées par une mouvance composite aux objectifs divers et dont l’affiliation à « l’extrême-droite » est parfois loin d’être évidente. Plus encore, il permet de resituer dans un contexte plus large le redressement patriotique amorcé par Vladimir Poutine souvent décrié par les médias occidentaux.

 

1860 – 1917 : une révolution conservatrice russe ?

 

Pour les milieux conservateurs russes, le règne du Tsar Alexandre II constitue le point de départ d’une réflexion politique et intellectuelle nouvelle. En effet, l’avenir de l’Empire tant sur le plan intérieur qu’extérieur cristallise les préoccupations et les attentes, parfois contradictoires, des penseurs de droite. A la source de cette mouvance, on peut identifier un rejet commun, ou du moins une prise de distance, vis-à-vis de l’occidentalisation portée par les libéraux russes et en partie par le nouveau souverain. Cependant, cet aspect n’implique pas une opposition systématique au gouvernement, bien au contraire. Par exemple, le philosophe et écrivain slavophile Iouri Samarine soutient activement l’abolition du servage mais défend également une vision autocratique du pouvoir fondée sur le christianisme orthodoxe et une russification forcée des pays baltes où réside une influente noblesse allemande. Ce « chauvinisme » panslave, considéré comme « rebelle » par le Tsar, lui vaut d’ailleurs un bref emprisonnement.

Effectivement, dans la Russie de l’époque, le fait d’appartenir à la tendance conservatrice et nationale n’induit pas nécessairement un régime de faveur face à la répression, surtout lorsque l’on défend des options géopolitiques ambitieuses, pour ne pas dire révolutionnaires. Ainsi, Nikolaï Danilevski milite pour une politique extérieure eurasiatique passant par le soutien aux Slaves des Balkans et la reconquête de Constantinople pour la création d’une nouvelle Rome. De même, Konstantin Leontiev, considéré par certains comme préfasciste, propose de s’opposer à l’influence égalitaire, utilitariste et révolutionnaire occidentale en consolidant les liens culturels et politiques avec l’Orient par une expansion vers les Indes et la Chine, envisageant même une alliance entre Islam et Orthodoxie. En de nombreux points, ces prises de positions hostiles à l’Occident et d’essence anti-démocratique font écho aux intellectuels de la révolution conservatrice allemande de l’entre-deux-guerres comme Oswald Spengler ou Arthur Moeller van den Bruck. Et comme en Allemagne, la gestation de ces droites radicales n’aboutit dans un premier temps qu’à une mouvance éclatée en groupuscules sans grande influence.

La date de 1905 marque un tournant à la fois dans la politique intérieure russe et dans ses relations avec ses voisins. La défaite face au Japon et l’instabilité politique encourage une nouvelle dynamique dans les cercles de la droite conservatrice. Cet épisode est d’autant plus intéressant qu’il touche différentes couches de la société et bénéficie d’une assise populaire non négligeable par le biais de l’Union du peuple russe, aussi appelée Centurie Noire. D’inspiration orthodoxe, autocratique et nationale, cette organisation regroupe alors près de 350 000 adhérents et est présent à la Douma. Le marxiste Plekhanov estime d’ailleurs que l’UPR compte 80% de prolétaires et qu’elle peut constituer une force révolutionnaire. En effet, les Centuries Noires manifestent une grande hostilité envers le capitalisme et l’impérialisme anglo-saxon, appelant même parfois ses partisans à voter en faveur des communistes pour contrer les libéraux. La révolution bolchévique de 1917 sonne le glas du mouvement, déjà miné par des scissions régionales. La dispersion des militants révèlent alors la complexité idéologique de l’Union du peuple russe : ces « révolutionnaires de droite » rejoignent tantôt les bolchéviques, tantôt les armées blanches, ou partent tout simplement en exil.

 

1917 – 1941 : l’exil

 

L’exil est une épreuve difficile pour les droites radicales russes dont les acteurs peinent à s’intégrer dans leur pays d’accueil. Leur manque de coordination et leurs divergences aboutit à la constitution de cinq tendances principales :

 

-          En 1923 est créé le mouvement monarchiste des Jeunes Russes. Leurs modèles sont Mussolini, Hitler et… Staline. Ils soutiennent une forme totalitaire de l’Etat illustrée par le slogan « le Tsar et le Soviet ».

 

-          Au début des années 1920, un certain nombre d’intellectuels russes en exil s’accordent sur l’idée d’Eurasisme, autrement dit une vision continentale de la Russie isolée de l’influence néfaste de l’Occident et développant une coopération entre Slaves et Turco-musulmans. Staline est considéré avec bienveillance malgré la forte empreinte mystique de cette mouvance qui espère faire de la Russie une 3e Rome.

 

-          L’idéologie fasciste à proprement parler séduit également de petits groupes d’exilés, en particulier en Mandchourie en 1925 où les fascistes russes collaborent avec le Japon. On en trouve aux Etats-Unis sous des traits caricaturaux et aussi en Allemagne sous la forme d’un « mouvement de libération nationale fasciste russe » qui est rapidement interdit.

 

-          Les nationaux-bolchéviques russes proposent quant à eux, dans la lignée de l’exemple allemand, d’allier nationalisme slave et révolution. Sous l’impulsion de Nikolai Ustrialov, ils accueillent avec satisfaction la chute du tsarisme mais, critiques envers la politique extérieure des bolchéviques, ils rejoignent les armées blanches en 1918. Cet épisode est de courte durée puisqu’Ustrialov, exaspéré par l’influence étrangère sur les armées blanches, passe en Chine. Le national-bolchévisme russe trouve un écho parmi les exilés établis à Paris, Prague ou encore Berlin (revues, conférences, littérature).

 

-          La fin de la guerre civile en Russie encourage les vétérans des armées blanches à fonder l’Union nationale des travailleurs et des solidaristes russes (NTS) en 1930 à Belgrade, puis à Francfort. Ce mouvement, composé essentiellement de jeunes, est nationaliste et farouchement anticommuniste. Il adopte le trident comme emblème et s’inspire de la « troisième voie » entre libéralisme et socialisme développée par les corporatistes chrétiens en Autriche.

 

Pour ces tendances, l’invasion de l’Union soviétique en 1941 va constituer un dilemme de taille qui va façonner le paysage des droites radicales russes pour les années à venir. La question est, d’une part, de savoir s’il faut soutenir Staline contre l’invasion du territoire par l’armée allemande et d’autre part, en cas de victoire des nazis, d’accepter ou non le démembrement de la Russie sur une base ethnique.

 

1941 – 1991 : une traversée du désert ?   

 

A vrai dire, les droites radicales russes semblent avoir conservé, dans leur majorité, une bienveillance passive à l’égard de Staline pendant la Seconde Guerre mondiale, se contentant d’une activité intellectuelle tant leur influence politique pesait peu sur le grand échiquier des nations. On peut noter malgré tout des engagements individuels au sein de l’Armée rouge.

L’attitude des Solidaristes est une exception notable. A partir de 1944, ceux-ci intègrent pour une bonne partie le « Comité de libération des peuples russes » fondé sous le patronage de l’Allemagne dans une logique de démantèlement du territoire. Son expression militaire au sein de la Wehrmacht est connue sous le nom d’ « Armée Vlassov » composée essentiellement de prisonniers de guerre soviétiques et d’émigrés blancs. Mais Hitler, méfiant, hésite à la faire passer d’un simple outil de propagande à une véritable force de combat. Les militants du NTS, désormais traqués par le KGB, paieront cher ce ralliement à l’Allemagne dans les années suivantes. En 1954, une personnalité du mouvement, Alexandre Trouchnovitch, est kidnappée à Berlin-Ouest par la Stasi et meurt durant son transfert. Les Solidaristes russes tentent d’influencer l’opinion soviétique pendant toute la Guerre Froide en diffusant des écrits anticommunistes comme ceux de Soljenitsyne. Dans les années 1970, des liens sont même noués avec les nationaux-solidaristes français, notamment le Groupe Action Jeunesse (GAJ), regroupant d’anciens militants d’Ordre Nouveau.

Ainsi, jusqu’à la chute de l’URSS, la critique des droites radicales russes vont se porter essentiellement sur la question du communisme comme religion d’Etat auquel on doit opposer une forme d’orthodoxie sociale ancrée dans la tradition et la sauvegarde de la culture rurale. Etrangement, le rejet de la figure de Staline semble cependant rester un tabou. A l’intérieur des frontières russes, le groupe Pamiat, mouvement politique et culturel, diffuse clandestinement dans les années 1970-1980 des idées nationales et conservatrices grâce à la revue Veche, ce qui lui vaut une campagne de dénigrement de la part des autorités soviétiques. Sa virulence face au sionisme aboutit également à l’accusation de fascisme et d’antisémitisme.

Le positionnement vis-à-vis de Soljenitsyne est ici intéressant, car bien que constituant une figure d’opposition reconnue au niveau international, l’auteur est pourtant critiqué pour son manque d’enthousiasme national, inhibée par sa ferveur chrétienne. Il faut également noter qu’à l’exception de la section de Moscou dirigée par un musulman azéri, Pamiat est surtout un mouvement de Russes « de souche », ce qui influe sur le caractère ethnique des groupuscules qui en sont l’expression la plus directe à partir de 1991.

 

1991 – 2010 : les droites radicales russes entre intégration et dissidence

 

Nous ne reviendrons pas en détails sur le contexte trouble des années Eltsine. Le pillage libéral de l’ex-URSS par les oligarques et la dégradation surréaliste des conditions de vie de la majorité des Russes sont désormais bien connus. Soulignons seulement que ce choc eut sans doute un effet important sur la conscience du peuple et des militants des droites radicales en particulier. Dès lors, la nécessité d’un renouveau patriotique apparut flagrante, ce qui explique sans doute la popularité dont a bénéficié Vladimir Poutine durant son mandat. Ainsi, de nombreux groupes radicaux choisissent de se rallier au nouveau chef de l’Etat. En effet, celui-ci joue avec habileté sur la fierté nationale russe tout en promouvant l’unité fédérale, ce qui exclut de fait tout nationalisme ethnique. Le mouvement de jeunesse nationaliste « Nachi » (« les nôtres ») en est sûrement la traduction la plus spectaculaire. A la marge, on assiste cependant au développement de groupuscules d’opposition autonomistes et ethnicistes russes mettant en avant un folklore d’extrême-droite caricatural lors de manifestations, intitulées « marches russes », regroupant quelques milliers de personnes.

          Le parcours du théoricien Alexandre Douguine, aux antipodes de ces éléments marginaux, permet d’avoir une vision beaucoup plus représentative de l’évolution des droites radicales russes. Dans les années 1970, cet étudiant à l’Institut d’aviation de Moscou entre en contact avec les milieux traditionnalistes de la Capitale et se fait ensuite remarquer par sa traduction d’Impérialisme païen de Julius Evola. Inquiété par le KGB en 1983, il intègre le groupe Pamiat entre 1987 et 1989 en compagnie du musulman azéri Geïdar Djemal. Lors de voyages en Occident, il fait notamment la connaissance d’Alain de Benoist, avec qui il entretient une relation intellectuelle fructueuse. Opposant radical au régime de Boris Eltsine, il soutient la révolte parlementaire de 1993 et fonde la même année le PNB (Parti national-bolchévique). Mais les résultats décevants de son parti le pousse à quitter le mouvement en 1998 et à promouvoir une théorie néo-eurasiste. Il oppose ainsi la civilisation anglo-saxonne, protestante et capitaliste à la sphère eurasienne, orthodoxe et musulmane, d’essence socialiste. S’appuyant sur des cercles religieux (« vieux-croyants ») et culturels (Eurasia), il acquiert rapidement une certaine notoriété dans les milieux favorables à Vladimir Poutine, obtenant même un poste de conseiller à la Douma. Aujourd’hui, l’eurasisme d’Alexandre Douguine influence des personnalités de premier ordre au sein des élites politiques russes, du clergé orthodoxe mais aussi en ex-URSS, notamment par le biais du président du Kazakhstan Nazarbayev.

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