J.C Michéa : Capitalisme et faux résistants

Publié le par E&R-Ile de France

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« Il est assez symptomatique que le mot "capitalisme" ait quasiment disparu du vocabulaire politique contemporain au moment même où la gauche commençait à se réconcilier avec la chose.











L’essentiel c’est de voir que c’est précisément cette réduction du capitalisme – ou, si vous préférez, du libéralisme – à un simple mode d’organisation de l’économie qui explique la plupart des mésaventures de la gauche et de l’extrême gauche contemporaines. Celles-ci, en effet, sont devenues globalement incapables de comprendre que le système capitaliste développé s’effondrerait d’un seul coup si les individus n’intériorisaient pas en masse, et à chaque instant, l’imaginaire de la croissance illimitée, du progrès technologique et de la consommation comme manière de vivre et fondement de l’image de soi.

En dehors de quelques mouvements encore marginaux – comme ceux, par exemple, des "objecteurs de croissance", des "résistants à l’agression publicitaire", des défenseurs de l’agriculture paysanne ou des "antijournalistes" – on aurait effectivement le plus grand mal à trouver dans les combats de la gauche actuelle la moindre trace d’une remise en question un peu sérieuse de ce que Debord avait appelé naguère la société du spectacle. […]


À lire les programmes de la gauche et de l’extrême gauche, on en retire l’impression curieuse qu’une société socialiste (quand d’aventure le mot est encore employé), ce n’est fondamentalement rien d’autre que la conti
nuation paisible du mode de vie actuel, tempéré, d’un côté, par une répartition plus équitable des "fruits de la croissance" et, de l’autre, par un combat incessant contre toutes les formes de discriminations et d’exclusions – que celles-ci, d’ailleurs, soient réelles ou fantasmées.

Avec, naturellement, en prime, juste ce qu’il faut de "démocratie participative" pour permettre aux individus (on ne dit plus au "peuple") de se donner plus facilement des maîtres de gauche. Entendons-nous bien ; je ne nie évidemment pas la légitimité d’une politique de redistribution favorable aux classes populaires, ni le caractère révoltant des formes de paupérisation et de précarisation qui se développent de nos jours.

Mais une telle politique, qui n’est que la simple traduction des exigences syndicales les plus élémentaires, n’offre par elle-même aucun moyen de dépasser le cadre du système capitaliste. Comme le disait Rosa Luxemburg, "l’important, ce n’est pas que les escl
aves soient mieux nourris ; c’est qu’il n’y ait plus d’esclaves". Or, comme je l’ai dit, aucune déconstruction cohérente du système libéral ne peut être envisagée si on ne commence pas par remettre en question l’imaginaire de la croissance et de la consommation illimitées, ainsi que les formes de conscience aliénée qui correspondent à cet imaginaire.


L’un des gourous de la propagande publicitaire contemporaine, Bruno Walther, se vantait récemment d’avoir été – je cite ses formules – l’un des "évangélisateurs de la société de consommation", d’avoir contribué à "transformer le prolétaire en consommateur" et d’avoir "inventé et diffusé la culture du “je consomme donc je suis”". C’est pour cela, se plaignait-il, "que nous sommes aujourd’h
ui si durement attaqués". Le moins qu’on puisse dire c’est que ces attaques ne viennent certainement pas de la gauche ou de l’extrême gauche. Celles-ci, au contraire, semblent avoir définitivement intégré l’idée que la solution de tous les problèmes politiques actuels dépendait en dernière instance du progrès technologique et de notre capacité économique à produire n’importe quoi pourvu que ce n’importe quoi trouve des acheteurs et crée des emplois.

Cette nouvelle façon d’envisager les choses implique naturellement que l’on mette définitivement de côté toute réflexion morale et philosophique sur le sens et la valeur de nos manières de vivre – en dehors de quelques banalités consensuelles sur l’écologie et la nécessité de protéger la planète. Il devrait pourtant sauter aux yeux qu’un tel renoncement à s’interroger sur les conditions politiques et philosophiques d’une existence désaliénée devient, du coup, très difficile à distinguer du vieil idéal libéral de "neutralité axiologique".

[…] En renonçant une fois pour toutes à critiquer la culture capit
aliste contemporaine, culture qu’elle assimile d’ailleurs spontanément à l’évolution inéluctable des mœurs, la nouvelle gauche devait tôt ou tard se résoudre à accepter l’idée libérale selon laquelle la croissance économique est un phénomène naturel et philosophiquement neutre, la politique ne commençant, dans le meilleur des cas, qu’avec le problème du pouvoir d’achat et de la répartition des fruits de cette croissance. »



Jean-Claude Michéa, interviewé par A Contretemps n°31, mai 2009



 
Source : http://www.unitepopulaire.org/

Publié dans Société

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